Lettre à mon père

Papa.

On est le 31 mars 2026. Tu aurais fêté tes 67 ans… mais ça fait six ans que tu ne fêtes plus. Et j’ai la sensation d’une éternité depuis que tu n’es plus là.

Je me demande comment ça serait si t’étais là. Les mots fléchés. Nos longues conversations. Nos bêtises. Nos chansons. Nos disputes. Nos rires. Nos silences.

Le temps passe et j’ai l’impression que mes souvenirs s’effacent. Ne m’en veux pas. Quand j’y replonge, les larmes me montent aux yeux. Alors je les garde à distance, dans une petite boite cachée au fond de ma mémoire. J’ai fait le deuil de ton départ, mais si j’y pense trop fort, la douleur est intacte et les émotions remontent, elles brûlent comme une plaie ouverte. Parce que des souvenirs, on n’aura plus jamais l’occasion d’en créer des nouveaux. Et ça c’est une réalité trop dure à affronter que pour y faire face. Parfois j’aimerais juste que tu sois là pour me serrer dans tes bras.

Te perdre, ça a cassé quelque chose en moi. Mais te perdre, ça a réveillé quelque chose en moi, aussi. Comme si c’était le premier jour du reste de ma vie. Rien de ce que j’ai pu vivre depuis n’aurait pu exister, et pourtant j’aurais aimé que puisses me voir les vivre. Tu n’as pas connu la femme que je suis devenue, mais la même petite fille que tu as vue grandir est toujours là quelque part. Avec ses doutes, ses peurs, ses insécurités.

En me replongeant dans les textes de mon passé, j’ai retrouvé ces mots qui t’étaient adressés. Ces mots écrits le 30 décembre 2019. Six jours avant que tu partes. Dans cet entre-deux étrange, ce moment suspendu où ton âme flottait entre la vie et la mort. L’un de ces instants charnières où l’on vit quelque chose d’important, quelque chose qui nous marquera au fer rouge pour le restant de nos jours, même si on ne le réalise pas au moment où ça arrive. Ces mots j’ai envie de les partager aujourd’hui. Parce qu’ils disent tout. Tout de l’amour que je te portais. Tout de ce tourbillon d’émotions qui s’empare de nous face à la perte d’un être cher. Tout de cette fine ligne d’espoir qui subsiste quand plus rien ne reste. Et je n’avais pas envie de laisser plus longtemps cette petite boite à souvenirs prendre la poussière au fond de ma mémoire.

Est-ce que je te perds ?

Je fixe le sol depuis cinq minutes. Ou peut-être moins, je ne sais pas. J’ai perdu la notion du temps. J’ai l’impression de flotter à côté de la réalité, de ne plus en faire tout à fait partie. Tout est flou autour de moi. L’aiguille de chaque seconde qui s’écoule me transperce le ventre. Je me sens paralysée. Je me noie. Plus rien n’a d’importance. Tout me semble vide de sens et d’intérêt. Les gens, les fêtes, les séries, le boulot… Je ne pense à rien d’autre qu’à toi. Toi, allongé sous tous ces fils, branché à toutes sortes de machines qui font bip. J’aimerais te dire tellement de choses. J’ai besoin de les écrire, de faire sortir toutes ces pensées qui me terrifient, tous ces mots coincés au fond de ma gorge. Toi tu n’as jamais été très doué pour dire ce que tu ressentais. C’est, je crois, ce qui a nourri tes démons intérieurs, ce qui les a fait grandir, ne laissant que peu de place à la possibilité d’être heureux. L’as-tu seulement été un jour ? Si tu étais à côté de moi, je sais que tu me répondrais « le jour où je t’ai pris dans mes bras pour la première fois, si petite, si fragile. J’avais peur de te casser ». Ton millésime, comme dans notre chanson… J’ai du mal à retenir mes larmes. Désolée, je sais que tu n’aimes pas quand je pleure – même si tu dis que ça fait ressortir mes yeux. Mais je suis sensible, tu le sais. Cassée, je le suis. Brisée de nombreuses fois. J’ai aussi mes démons, même si je les dompte un peu mieux que toi. Mais aujourd’hui, la douleur est là, omniprésente. Dans tout mon corps. Dans chaque inspiration que je prends. Ne me laisse pas, papa.

J’ai passé une nuit épouvantable, tu sais. Cet appel qui me dit que ton cœur s’est arrêté, qu’il faut te réanimer… Quoi ? Comment ? Quelques heures plus tôt je déposais un baiser sur ta joue piquante en te disant de penser à moi pour te donner du courage, toi qui n’aimes pas les hôpitaux – qui les aime ? tu me diras. Et on a souri. Ton cœur allait bien, papa. Pourquoi ? Alors, la précipitation. Il est 22h, j’enfile mon pantalon, je prends mon sac et je roule jusqu’à toi. Le pronostic est incertain. La faute à ton foie que tu as trop fait souffrir dans le passé, papa. La faute à ton corps que tu as rendu faible en vivant à l’excès. Tu déclinais depuis quelques semaines, je le voyais. Et puis boum, tu as décidé de t’écrouler, un 25 décembre. Ambulance, pompiers. Pas cool le cadeau papa, t’as fait mieux. Depuis, je vis dans l’attente et dans la peur. Ça faisait quelques années que tu t’étais assagi. Un divorce, quelques accidents puis une jambe en moins, mais petit à petit, je percevais un moral plus robuste et davantage de douceur en toi. Tu as toujours eu beaucoup de défauts oui, on ne peut pas dire que tu sois parfait. Mais après tout, qui l’est ? Pourtant, une chose me vient à l’esprit, effaçant tous les mauvais moments comme par magie : le regard que tu me portes. Les yeux sont les fenêtres de l’âme, disait Rodenbach. Les tiens parlent sans mots. A travers ton regard empli de fierté et d’amour, j’ai toujours été la plus belle, la plus intelligente, la plus courageuse. Si le monde me voyait comme tu me vois, je serais la reine de l’univers, papa. Alors ouvre-les. Ouvre tes yeux. Fais-le pour moi.

Je sais que tu m’entends, je sais que ton esprit est connecté au mien. Je l’ai senti quand j’ai posé ma main sur ton front et que je t’ai chuchoté à l’oreille. Tu as réagi. La science appelle ça une contraction musculaire involontaire, peu importe. Je sais que c’est toi, que tu es là quelque part, que tu te bats. Alors je veux t’écrire les mêmes mots pour que tu me fasses un signe de nouveau. Ces mots que je veux que tu entendes. Ces mots que je veux t’entendre dire aussi, papa. Garde-les précieusement. Je t’aime.

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