Il y a quelque chose que j’observe énormément autour de moi.
Et que j’ai longtemps fait moi aussi.
La tendance à projeter.
Projeter sur les gens.
Projeter sur les relations.
Projeter sur les lieux, les projets, les vies qu’on imagine possibles.
Souvent, ça commence de manière presque invisible, imperceptible.
Si je prends l’exemple des relations, on rencontre quelqu’un, et certaines choses font écho en nous. Une énergie. Une façon d’être. Une attention. Une sensibilité.
Et parfois, ça touche quelque chose de plus profond : un manque, une peur, un besoin, un désir d’être vu.e, choisi.e, rassuré.e, reconnu.e.
Et à partir de là, on commence à construire une histoire.
Comme si on avait quelques pièces d’un puzzle et qu’on recréait toute l’image à partir de ce qu’on imagine dans notre tête.
J’ai beaucoup observé ça chez mes amies, dans leur rapport avec les hommes (sous un prisme hétérosexuel en tout cas).
Je sais que ce n’est pas uniquement féminin mais je remarque que chez beaucoup de femmes, il y a probablement aussi tout le poids des représentations : l’amour, le couple, la réussite relationnelle, le fait d’être choisie, validée, construite à travers le regard de l’autre.
Et parfois, je les vois s’accrocher à une histoire qu’elles ont commencée à écrire dans leur tête.
Une personne montre quelques signes d’intérêt.
Quelques gestes.
Quelques mots.
Et tout autour, l’imaginaire s’active.
Et ce n’est pas volontaire.
C’est juste profondément humain.
Notre cerveau fonctionne avec des raccourcis.
Il y a ce qu’on appelle le biais d’ancrage : la première impression, la première information reçue devient une base, une “ancre”.
Et puis, à partir de là, on va progressivement et inconsciemment chercher tout ce qui confirme cette première impression… et ignorer ce qui la contredit. C’est le biais de confirmation.
Alors on ne voit plus vraiment la personne telle qu’elle est.
On voit la personne telle qu’elle confirme l’histoire qu’on s’est racontée.
Et plus on y pense, plus on en parle autour de nous, plus on nourrit cette narration intérieure. Plus on lui donne de la matière. On la renforce. On la rend presque réelle. Mais elle reste… intérieure.
Et le problème, c’est que pendant ce temps-là, la réalité, elle, évolue. Les gens évoluent. Les situations bougent. Et ça en dehors de ce qu’on avait construit dans notre esprit.
Et quand la réalité finit par entrer en collision avec ce qu’on avait imaginé, ça peut être brutal. Parce qu’on ne perd pas seulement une relation, une opportunité, une possibilité.
On perd l’histoire qu’on avait construite autour.
On ignore souvent les éléments qui viennent contrecarrer le scénario qu’on a dans la tête. Parce que c’est compliqué d’admettre qu’on s’est trompé.e, ça nous met en position de dissonance cognitive, cet inconfort mental où la réalité ne correspond plus à nos croyances, à l’histoire qu’on s’était racontée.
Alors parfois, on s’accroche. On insiste. On espère encore. On réinterprète la réalité pour qu’elle colle à ce qu’on avait imaginé. Mais ça finit par faire souffrir. Parce qu’on nourrit quelque chose qui n’existe que dans notre tête. Et plus on l’alimente, plus on s’y enferme.
C’est un schéma qui ne concerne pas que les relations. C’est aussi vrai pour les lieux où on fantasme vivre, les jobs qu’on idéalise, les façons de vivre qu’on fantasme, les versions de nous-mêmes qu’on pense devoir devenir.
On prend quelques éléments réels… et on construit un monde entier autour.
Sauf que ça crée des attentes. Beaucoup d’attentes. Et les attentes, quand elles reposent sur des projections, finissent presque toujours par nous blesser.
Parce que le monde extérieur n’est pas contrôlable. Les gens ne sont pas contrôlables. Les situations qui sont autour de nous ne sont pas contrôlables.
Ça a été un processus long pour moi de comprendre ça.
Aujourd’hui, j’essaie de prendre les choses comme elles sont. Les gens, les situations, la vie. Sans projeter ce que je ne peux pas contrôler. Et paradoxalement, c’est ça qui m’a redonné du pouvoir.
Parce que le seul endroit où on a vraiment du contrôle, c’est sur nos pensées, nos choix, nos actions. Et quand on commence à déconstruire ces projections, quand on commence à lâcher prise sur ce qu’on ne peut pas maîtriser, on enlève un poids énorme. Surtout dans les relations.
Parce que projeter des attentes sur quelqu’un — basées sur nos peurs, nos manques ou nos besoins — ça peut être étouffant.
Et je sais d’ailleurs que moi, quand quelqu’un projette trop sur moi… ça me fait prendre mes distances.
Alors que quand il y a moins d’attentes, les relations deviennent plus naturelles. Plus libres. Plus vraies. Et paradoxalement, plus solides, parce que plus ancrées dans la réalité et dans le moment, moins que dans la projection d’un potentiel futur.
Il y a peut-être une forme de détachement là-dedans. Mais pas un détachement froid. Un détachement lucide. Un détachement apaisé. Prendre les gens, les choses, les situations pour ce qu’ils sont. Pas pour ce qu’on voudrait qu’ils soient. Et reprendre le pouvoir là où il existe vraiment : dans notre manière de voir, dans notre manière d’agir, dans notre manière d’habiter le réel.
Aujourd’hui, je crois que c’est précisément ce qui m’apporte le plus de paix. Avec moi-même. Et avec les autres.





