(texte déclamé pour la première fois sur la scène de Lost Words à Bruxelles le 24 juillet 2025)
J’ai longtemps appris à exister à travers la séduction,
dans mon rapport au monde,
dans mon rapport aux autres.
Comme une grille de lecture,
un langage,
un pouvoir, peut-être,
un masque, sûrement.
Une manière d’être sûre
de compter quelque part.
Mais aujourd’hui,
ce jeu m’étouffe.
Je suis fatiguée.
Je ne veux plus que ce soit
ma seule manière d’être vue.
J’ai envie de plaire,
oui.
Mais pas d’être réduite à ça.
Pas d’exister uniquement,
de prime abord,
à travers le prisme du désir masculin.
J’ai envie qu’on me croise,
sans rien attendre en retour.
Qu’on échange
sans que mon attention soit interprétée
comme une promesse.
J’ai envie d’être autre chose
qu’un potentiel corps à conquérir.
À chaque fois que je rencontre un homme,
il y a toujours comme une tension,
une attente,
un présupposé.
Celui d’un possible flirt.
Celui d’un jeu déjà lancé
avant même que j’aie décidé d’y jouer.
Je me retrouve contrainte
de devoir poser des mots
sur des choses que je n’ai jamais promises.
Contrainte de me justifier,
de redéfinir les limites.
Moi j’ai envie qu’on m’écoute, qu’on me parle,
sans stratégie,
sans calcul.
Je veux exister sans devenir un enjeu,
sans être un objet de projection.
Je veux qu’on me voit.
Pour de vrai.
Je veux qu’on me respecte,
qu’on me considère.
Ça, même s’il n’y a pas d’histoire à écrire.
•••
Et dans l’intime,
c’est encore plus profond.
Plus brutal, parfois.
Je prends souvent l’ascendant.
Je domine.
Pas seulement pour le jeu,
mais pour affirmer ma place.
Comme un cri qui résonne :
Tu ne me soumettras pas.
Ni dans cette vie, ni dans ce lit.
Tu ne feras pas de moi ta chose,
l’objet impersonnel de ton désir,
le réceptacle de ta jouissance.
Pour ne pas qu’on prenne ma liberté
pour un oui.
Pour ne pas qu’on pense qu’on peut
disposer de mon corps,
de mon image,
de ma dignité,
comme on s’assoit sur une chaise vide.
•••
J’ai passé ma vie à dire
“je ne m’attache pas”
comme une vérité inébranlable.
Mais c’est un réflexe,
un mécanisme,
une protection.
Une tentative de contrôle.
Un moyen de prendre les devants.
D’être celle qui quitte
pour ne pas être celle qu’on laisse,
ou celle qu’on oublie.
Alors certes, je suis libre,
mais pas insensible.
Je suis ouverte,
mais pas à ta disposition.
Je suis présente,
mais pas à consommer.
Je n’ai plus envie d’intime sans douceur,
sans écoute,
sans empathie.
Je veux que ce soit beau,
que ce soit vrai,
que ce soit vivant.
D’égal à égale.
Je veux être courtisée.
Je veux les caresses.
la tendresse,
je veux la sensualité,
la complicité.
Même dans l’éphémère.
Surtout dans l’éphémère.
Parce que l’impermanence n’empêche pas l’intensité.
Et si ce n’est que pour une nuit,
je veux qu’elle soit belle.
Je veux qu’on s’y donne sans s’y réduire.
Qu’on s’y touche avec attention.
Qu’on s’y parle avec honnêteté.
Parce que ce que je cherche,
c’est pas une promesse.
C’est une présence.
Celle qui fait que même sans lendemain,
tout ça aura eu du sens.
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Contexte :
C’est un texte né d’un élan de colère, d’un ras-le-bol, d’une fatigue d’être confrontée chaque jour à cette masculinité envahissante.
Celle des hommes qui, dans l’espace public, s’autorisent à héler, commenter, entrer dans ma bulle sans y avoir été invités. Pour ça, je n’ai ni excuse, ni indulgence, ni patience.
Et puis il y celle des hommes qui, parce que j’ai été gentille, souriante, présente, pensent y lire une ouverture. Comme si dans l’hétérosexualité, toute interaction devait, tôt ou tard, basculer dans un jeu de séduction. Je sais que ça ne part pas toujours d’une mauvaise intention. Mais quand c’est systématique, ça devient lourd. Je ne suis pas en quête d’intime avec tous les hommes que je rencontre. A force de devoir sans cesse me justifier, me sentir coupable, je finis par être en colère. Je crois que je voudrais juste être écoutée, sans projection, ni attente.
1 + 1 + 1 + tout le reste = c’est toujours trop à la fin.
Et puis celle, potentielle, des hommes avec qui je relationne. J’ai du mal à me mettre dans une position de vulnérabilité, dans l’intime comme dans les sentiments. Je me protège, je m’attache difficilement, mais je n’attends pas pour autant de l’autre qu’il ne s’implique pas du tout.Je veux être courtisée, respectée, considérée. Même si c’est fugace. Je ne veux jamais qu’on puisse me réduire à une potentielle conquête, un réceptacle de plaisir.
Je suis libre mais en quête de lien.
Je ne suis pas ici pour plaire, obéir ou céder.
Je suis ici pour être. Entièrement. Librement. Moi.

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