Ça fait des années que je me questionne sur mon rapport aux réseaux sociaux.
Et ce qui est étrange, c’est que même en ayant du recul, même en comprenant les mécanismes, même en ayant déjà mis des mots dessus… rien ne disparaît vraiment.
Je me souviens très bien de cette version de moi qui se réveillait le matin avec un réflexe presque automatique : attraper son téléphone, vérifier, regarder, chercher quelque chose sans vraiment savoir quoi. Les likes, les messages, les notifications. Comme un besoin de se rassurer, d’exister quelque part, immédiatement.
Ce n’était pas innocent. Ça ne l’a jamais vraiment été.
Il y avait déjà cette forme de dépendance, ce mélange de curiosité et de manque, cette envie d’être vue, reconnue, validée. Et en même temps, déjà, une lucidité presque dérangeante sur tout ça. Comme si j’étais à la fois dedans et légèrement à côté, en train de m’observer faire.
Et aujourd’hui, des années plus tard, j’ai changé.
Mais pas complètement.
Je me suis détachée, oui, d’une certaine urgence. Je ressens moins ce besoin immédiat de validation. Je suis plus ancrée dans le réel, dans mes relations, dans ce que je vis en dehors des écrans.
Mais malgré ça, quelque chose reste. Et c’est plus tant à propos de moi en tant que personne, que moi par rapport à mon écriture. Dans ma tête, j’ai renoncé à vouloir être influenceuse voyages, lifestyle, food… J’ai jamais voulu l’être consciemment mais vous savez une petite part de moi voulait pouvoir faire rayonner tous les aspects de ma personnalité et de ma vie à travers les réseaux. Maintenant, c’est différent, je connais mon fil conducteur et je sais ce pour quoi j’ai envie de mettre de l’énergie et du temps : l’écriture. Mais même dans ce chemin de reconnexion vers ce qui m’anime, il y a quelque chose qui sonne faux.
Une forme de présence en arrière-plan. Une petite voix qui revient. Une tension presque invisible.
Celle qui me dit que si je veux écrire, partager, être lue… il faut être visible. Et que pour être visible, il faut jouer le jeu. Publier. Être régulière. Être présente. Être “efficace”.
Et c’est là que le paradoxe devient difficile à tenir.
Parce que je sais très bien que la créativité ne fonctionne pas comme ça. Qu’elle ne se force pas. Qu’elle ne se programme pas. Qu’elle naît d’un espace de lenteur, d’observation, de silence parfois. Et pourtant, les réseaux demandent l’inverse.
Les réseaux demandent de la constance, de la rapidité, de la réactivité. Ils demandent de capter l’attention vite, fort, immédiatement.
Alors forcément, la forme influence le fond.
Même quand on essaie de rester sincère. Même quand on pense créer “comme on est”. En vrai, on s’adapte à l’audience qu’on veut toucher. On simplifie. On raccourcit. Parce qu’on sait que sinon, on perd les gens. Parce qu’aujourd’hui, de plus en plus, notre attention est devenue fragile.
On passe d’une vidéo à une autre, d’un sujet à un autre, d’une émotion à une autre, en quelques secondes.
On scrolle sans vraiment s’arrêter. On consomme sans vraiment digérer.
Et moi la première. Je l’ai déjà dit et je le répète : je ne cesse de réfléchir à ce système tout en continuant à en faire partie, et c’est d’ailleurs pour ça que le poids du paradoxe devient de plus en plus lourd à porter.
Je peux le voir très clairement : cette hyperstimulation permanente a un impact.
Sur ma concentration. Sur ma manière de penser. Sur ma capacité à rester plongée dans quelque chose. On a l’impression de chercher sans cesse à gagner du temps, mais du temps pour quoi ? Est-ce qu’on investit ce temps avec plus de qualité ou cherche-t-on juste à accumuler encore plus ? Les moments, les interactions, les expériences, le vide. Parce que parfois on court tellement après une chose à l’autre qu’on finit par ne jamais rien habiter vraiment.
Rester avec une idée sans aller voir ailleurs demande presque une discipline. Comme si notre attention avait été entraînée à fuir. Et dans ce contexte-là, créer devient un défi étrange. Parce que pour “fonctionner” sur les réseaux, il faudrait capter cette attention volatile. Faire court. Faire impactant. Faire simple.
Mais ce qui m’intéresse, moi, ce n’est pas forcément ça.
Je veux la nuance, la complexité, les détours. Je veux les choses qui prennent du temps à se déployer.
Et j’ai parfois l’impression que ces deux logiques sont incompatibles. Ou en tout cas, qu’elles demandent un équilibre très difficile à trouver. Alors je me retrouve entre deux élans. Celui de créer profondément, sincèrement, sans contrainte. Et celui de vouloir que ce que je crée existe quelque part, soit vu, partagé, entendu.
Et dans cet espace-là, il y a forcément de la confusion. Parce que derrière tout ça, il y a aussi une réalité très concrète : si je veux vivre de l’écriture, il faut que mes mots trouvent des lecteurs.
Donc je reste. Pour la visibilité, maladroite, mais aussi et surtout pour laisser une trace, tel un journal de bord. J’adore revoir mes vidéos, j’adore relire mes textes, parce que ce sont autant de fragments de mon évolution, autant de pas sur le chemin que je parcoure.
Les réseaux ne sont pas seulement un problème. Ils sont aussi un outil, un espace, un lien.
Mais je ne peux pas ignorer le cadre dans lequel tout ça s’inscrit. Ce système où notre attention est la ressource principale. Où tout est pensé pour nous garder là. Pour nous faire revenir. Pour nous faire rester. Un système dans lequel nous ne sommes pas seulement utilisateurs, mais aussi produits. Nos regards, nos interactions, notre temps… tout est capté, orienté, valorisé.
Et ça a forcément des conséquences. Sur notre manière de nous percevoir, sur notre rapport aux autres, sur notre rapport au réel.
On compare. On doute. On cherche à exister dans le regard des autres. On documente parfois plus qu’on ne vit.
Et en même temps, on le sait. On sait que ce n’est qu’une partie de la réalité. Qu’une mise en scène. Qu’une sélection.
Mais ça ne suffit pas toujours à neutraliser l’effet.
Alors on oscille. Entre lucidité et participation. Entre rejet et attachement. Entre l’envie de se retirer… et la peur de disparaître.
Et peut-être que c’est ça, au fond, le cœur du sujet.
Pas seulement les réseaux en eux-mêmes. Mais ce qu’ils activent en nous.
Notre besoin d’être vu.e, d’être reconnu.e, d’être validé.e. Et la manière dont ils exploitent parfaitement ça.
Alors je n’ai pas de réponse parfaite. Je ne suis pas sortie du système. Je ne suis pas “au-dessus” de tout ça. Je navigue dedans, comme beaucoup.
Avec plus de conscience qu’avant, peut-être. Mais toujours avec cette ambivalence.
J’essaie, simplement, de créer des espaces. Des moments où je ralentis. Où je me détache. Où je reviens à quelque chose de plus réel, de plus ancré.
Et surtout, j’essaie de ne pas oublier que ce que je cherche – le sens, la profondeur, la connexion – ne se trouve pas uniquement ici.









