(texte déclamé pour la première fois sur la scène ouverte Lost Words à Bruxelles, le 21 août 2025)
C’est étrange comme écrire sur mes démons me paraît inconfortable.
Enfin, pas inconfortable, mais forcé.
Comme si le fait d’en parler les faisait apparaître
tel un masque d’apparat,
telle cette caractéristique que l’on met en avant,
que l’on donne,
même à soi,
comme un miroir déformé,
une vision tronquée.
Et qui devient notre réalité.
Ou en tout cas celle dans laquelle on se complait.
Longtemps je me suis accrochée à ça,
à ces démons,
à ces vices,
en croyant que les faire exulter,
que les exposer au monde,
c’était une façon de me voir telle que j’étais,
authentique,
sans artifice,
sans maquillage de l’âme.
Mais n’est-ce pas de nouveau précisément ça ?
Est-ce qu’en voulant rejeter un masque,
je n’en ai pas créé un autre ?
N’est-ce pas finalement ça le propre de l’être humain
dans une société de l’image ?
Passer d’un rôle à l’autre
en en gardant un morceau,
un trait,
à chaque fois ?
Mais dès lors, qu’en est-il de mes démons ?
Le sont-ils précisément parce qu’ils réussissent
à s’immiscer dans mon esprit
comme une constante,
comme ce qui fait celle que je suis ?
J’ai longtemps cru qu’ils étaient moi,
qu’ils me contrôlaient
plus que l’inverse.
Mais plus j’avance plus je sais.
Que c’est moi qui les laisse me contrôler,
prendre possession de moi,
quand je leur ouvre la porte.
Qu’est-ce que je mets derrière ce mot aussi ?
Démons ?
Je crois que c’est pour moi une sorte de boîte de Pandore.
Un coffre en bois ancien,
en bois usé mais noble,
aux charnières dorées,
avec une serrure qui semble pouvoir accueillir en son sein
une énorme et lourde clé.
Mais pardon, je me disperse.
Dedans j’y mets mes peurs…
peur de ne pas être assez,
peur d’être banale,
peur de ne pas me sentir spéciale,
peur de ne pas vivre suffisamment,
peur d’être rejetée,
peur de ne pas briller,
peur de ne pas être aimée.
J’y mets ma mélancolie,
mon anxiété,
j’y mets mes vices,
mes excès,
mes abus,
les nuits d’ivresse,
les journées à courir après le temps,
après les gens.
J’y mets tous ces moments où je ne m’écoute pas.
Mes démons,ce sont peut-être toutes ces choses
qui me détournent du moment présent,
ces choses qui m’offrent un plaisir éphémère,
ces choses qui parfois me font mal.
Ce sont toutes ces choses que je laisse grandir en moi
sans contrôle,
qui me submergent,
qui m’étouffent.
Mais ce n’est qu’illusion.
Qui peut contrôler mon esprit
si ce n’est mon esprit lui-même ?
Ouvrir la porte à mes démons, c’est un choix,
c’est une action,
c’est toujours la volonté, même inconsciente,
de les laisser m’emporter.
Je suis le jour, je suis la nuit ;
je suis la lumière, je suis le noir.
Mais j’ai longtemps cru
que je n’étais qu’une seule de ces deux facettes à la fois.
Pourtant je suis les deux,
tout le temps.
L’équilibre est variable
mais les opposés coexistent toujours en moi.
Comme les deux faces d’une même pièce.
Et c’est là tout le propos.
Je ne peux pas tuer mes démons,
ils font partie de moi.
Comment croire qu’ils sont hors de contrôle,
hors de ma volonté ?
Je suis mes démons,
et ils sont moi.
Il ne s’agit pas de les tuer,
mais de leur donner de la place,
de les comprendre.
Les combattre serait en faire des ennemis.
Les accueillir, c’est apprendre à décider
de laisser la porte ouverte
et de la refermer quand on n’en veut pas.
Parce que c’est bien là,
selon moi,
le grand défi de la vie ;
s’apprivoiser dans tous les aspects de ce que nous sommes.
C’est nous voir nus,
c’est comprendre nos artifices,
nos filtres,
nos rôles,
nos jeux.
C’est accepter tout ça.
C’est déconstruire,
et reconstruire sans cesse.
C’est avoir conscience de soi.

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