le vide du trop

Je passe tellement de temps à penser à tout ce que je dois faire qu’au final je n’ai rien fait.

Au-delà d’un constat personnel, j’ai la sensation qu’il s’agit d’un climat général, que j’observe partout autour de moi. Notre attention est si fragmentée, qu’elle en devient soluble. Nos pensées sont sans cesse interrompues, sollicitées, appelées ailleurs. Tout est là, tout le temps, à portée de main, et pourtant rien ne reste.

Byung-Chul Han parle d’une société de la performance et de la transparence, où tout doit être visible, réactif, immédiat. Le problème n’est peut-être pas qu’on pense trop, mais qu’on pense sans profondeur, parce qu’on est constamment tiré hors de soi.

La dispersion devient alors une forme de fatigue existentielle. On saute d’une idée à l’autre, pas nécessairement par curiosité, mais par incapacité à rester avec une seule chose assez longtemps pour qu’elle prenne corps.

C’est là que naît la charge mentale : trop de possibles, trop de canaux, trop de stimulations, trop peu de silence.

On accumule des idées comme on accumule des onglets ouverts.
Tout coexiste, tout se superpose, rien ne s’imprime vraiment. Et dans ce flot d’idées, il y a souvent une paralysie douce : celle de ne même plus savoir par où commencer.

À force d’être exposés à tout, on devient blasés.
Presque indifférents, parce que saturés.
Les pensées n’ont plus le temps de s’enraciner. Les envies n’ont plus l’espace de devenir des élans. On effleure beaucoup, on approfondit peu. On consomme des idées comme des contenus, en superficialité, rapidement, sans toujours les digérer.

Il existe une sorte d’hyperdisponibilité induite par l’hyperconnectivité : être joignable en permanence, c’est ne plus jamais être pleinement absent au monde extérieur, donc jamais pleinement présent à soi. 

Nous ne sommes plus seulement des êtres qui vivent, mais des êtres qui optimisent leur existence. Chaque idée devient un projet potentiel. Chaque moment, un contenu possible. Chaque silence, une occasion manquée.

Que devient le repos, le vrai ? Que devient l’ennui ? Est-on seulement capable de ne rien faire ?

Culturellement, on valorise la productivité, la croissance, la visibilité, le résultat. Nous vivons dans le culte de la performance. Comme si être ne suffisait plus. Il faut prouver qu’on est.

Le glissement du « je veux » vers le « je dois » est tragique : ce qui naissait du désir devient une obligation. Même la création se transforme en tâche.

Je me suis toujours convaincue que je faisais des listes pour organiser mon esprit brouillon, mais je crois qu’il y a derrière ça quelque chose de plus insidieux : la peur de ne pas faire assez. Et là surgit en fonction de l’accomplissement de nos tâches, fierté ou culpabilité. Comme si la productivité était un critère de réussite de notre journée. Comme si notre vie était une entreprise destinée à faire du profit.

Ce tiraillement entre la quête incessante d’être soi et la volonté lancinante de prouver qu’on existe, dit quelque chose de notre humanité contemporaine : on a appris à exister vers l’extérieur, parfois au détriment de l’habitation intérieure.

Le problème, au final, ce n’est pas qu’on manque de temps, mais qu’on manque de présence.
On a beau avoir plein d’idées, on n’en habite aucune assez longtemps pour qu’elle nous transforme.

Tout devient projet potentiel, performance possible, chose à montrer.
Et vivre glisse lentement du côté du faire.
Du côté de l’optimisation.
Du côté de ce qui se mesure, se partage, se justifie.

Dans ce trop-plein permanent, quelque chose se vide.
Le goût.
L’élan.
La profondeur.

Le vide du trop, ce n’est peut-être pas tant l’absence de sens, mais son étouffement.
Peut-être qu’il ne s’agit pas d’ajouter encore, mais de fermer quelques onglets.
De recentrer son attention, et sa présence, au moment que l’on vit.
Jusqu’au bout.

Décider de ne pas devenir esclaves de cette performance à outrance, de l’algorithme, de cette image qu’on essaie de créer, devient alors peut-être un acte de résistance.

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