Je crois qu’au fond de moi, je le sais depuis longtemps, mais sans jamais vraiment mettre de mots dessus.
Pendant des années, une grande partie de mon identité s’est construite à travers les autres.
J’ai passé tellement de temps à nourrir cette part extravertie de moi – celle qui sourit, qui parle fort, qui connecte facilement – que j’en ai oublié l’autre. Celle qui observe, qui ressent, qui se recharge dans le silence.
Petite, je me souviens m’être dit : “Je veux être Sarah”.
Je voulais être celle qu’on remarque, celle qu’on connaît, celle qui brille au milieu des autres. Et pendant des années, c’est à travers leur regard que j’ai existé. À travers ce sentiment illusoire mais puissant d’être quelqu’un parce que les autres me voyaient.
Et quelque part, je remercie cette version de moi. Grâce à elle, j’ai vécu mille rencontres, créé des liens ini,aginables, rempli des pièces de rires et d’énergie.
Mais parfois je lui en veux un peu aussi. Parce qu’à force de vouloir plaire, elle a étouffé l’autre. Mon moi plus calme, plus lent, celui qui aime le silence, qui pense, qui rêve seul. Celui qui n’a pas besoin d’être vu pour se sentir vivant.
Donner autant d’énergie aux autres, ça m’a toujours fatiguée. Je le savais, je le disais souvent. Mais je n’arrivais pas à comprendre ce qui clochait.
Ma première année au bout du monde a, je crois plus que jamais, révélé beaucoup de ce combat intérieur. Petit à petit, j’ai commencé à saisir les détails de ce malaise. A un moment où j’étais tout le temps entourée. Seule, mais jamais seule. Et c’est dans ce trop-plein d’interactions que j’ai réalisé à quel point j’avais besoin du contraire.
J’avais besoin de solitude, j’avais besoin de calme.
Des moments où personne ne m’attend, où je n’ai rien à donner, rien à prouver.
C’est fou comme on peut passer sa vie à chercher à être vu, alors qu’au fond, ce dont on a vraiment besoin, c’est de se voir soi-même.
Cette part introvertie que j’ai si longtemps mise de côté, j’ai commencé à l’écouter. À lui redonner de la place, de l’espace, du temps. J’ai réappris à vivre selon mon rythme, et plus celui, sans répit, de la poursuite d’interactions permanentes.
Plus j’avance, moins je cherche à rencontrer de nouvelles personnes. Là où avant je m’en nourrissais jusqu’au trop plein, où je remplissais mon temps libre par des cafés, des soirées, des moments davantage collectés que vécus réellement. J’accumulais les relations en même temps que grandissait la sensation d’être partout et nulle part à la fois.
Aujourd’hui j’ai moins de relations mais j’y consacre plus d’attention.
Si dans ce changement progressif, quoique radical, m’apporte une forme d’alignement, il ne se fait pas sans mal. Parce que toute ma vie je me suis construite à travers ma sociabilité. Alors remettre en question ce qui a toujours constitué une grande partie de mon être, c’est comme devoir redéfinir celle que je suis. Telle une maison en cendre qu’il faut désormais reconstruire. C’est réapprendre à me voir à travers autre chose que le prisme des autres.
C’est plus qu’un changement, c’est un déplacement. Comme si le centre de gravité de ma vie se avançait doucement de l’extérieur vers l’intérieur.
Mais ces moments seule que je chéris peuvent aussi parfois me paraître vides. Parce qu’ils me mettent face à moi-même. Quand le temps que je consacrais aux autres me revient à nouveau, qu’en faire ? L’énergie que je mettais vers l’extérieur se retrouve disponible pour nourrir mes projets intérieurs ; alors quand je n’avance pas comme je le voudrais, il n’y a plus personne à blâmer si ce n’est moi. Dès lors, c’est avec une facilité déconcertante que je peux m’enfermer dans mon monde intérieur, dire non aux sollicitations extérieures et me blottir dans les bras du silence. Mais ce n’est pas ce que je veux non plus; passer d’un extrême à l’autre. Trouver l’équilibre reste toujours mon plus grand défi.
Avec ce changement, mon rapport aux émotions a lui aussi évolué.
Pendant longtemps, je me suis définie comme quelqu’un d’hypersensible. Mes relations prenaient beaucoup de place dans ma vie émotionnelle et m’impactaient démesurément. Un mot, un détail, un silence. Mon esprit interprétait tout comme un potentiel rejet. Mon humeur dépendait presque toujours de la perception que j’avais du regard des autres. La façon dont je me sentais ou pas désirée, aimée, admirée, me touchait si fort qu’elle influençait la manière dont je me percevais moi-même.
Au fil du temps, de mes remises en question, et du chemin parcouru, quelque chose a changé. Ou m’est apparu différemment.
Je ressens toujours intensément ce que je vis. Mais je remarque que je passe à autre chose avec une facilité qui me surprend moi même. Quand une relation ou un chapitre se termine, je ressens un déchirement mais pas forcément le besoin de m’y accrocher. Je continue d’avancer.
Et parfois je me demande ce que ça signifie, ce que ça dit de moi.
Est-ce une forme de maturité émotionnelle ?
Ou est-ce simplement une façon de me protéger ?
Peut-être un peu des deux.
Pendant longtemps, j’ai cherché l’amour des autres comme on cherche une preuve.
Je voulais être aimée, admirée, reconnue – pas juste pour ce que je suis, mais pour ce que je donnais, pour ce que je faisais briller. Je disais que je ne courais pas après ça, mais au fond, chaque regard, chaque mot, chaque absence me traversait. Je confondais l’amour avec la validation, la chaleur des autres avec la valeur que je ne savais pas encore me donner.
Aujourd’hui, je ne cherche plus à être choisie. Je veux être rencontrée. Je veux des liens vrais, présents, sincères. Pas des jeux de miroir, pas des dépendances déguisées en amour. Je ne demande plus qu’on m’aime pour me réparer. Je veux qu’on m’aime en conscience.
Je donne, je vis, j’aime sans me retenir. Mais quand ça ne résonne plus, je pars. Quand les chemins se séparent, je ne lutte pas. Pas de colère, ni d’amertume, mais de la paix. Parce que je sais que rien ne m’appartient, que tout est passage, rencontre, apprentissage.
Et dans cette légèreté, il n’y a plus de fuite. Il y a juste la liberté d’être, et de continuer à aimer – sans attente ni attache, mais avec vérité.

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