Il y a des moments qui vous saisissent. Qui vous attrapent par le col, vous remuent et ne vous laissent aucune autre option que celle de faire face à qui vous êtes. On vit parfois dans l’illusion de vivre une vie qui nous va ; dans une bulle fragile qui nous fait croire qu’on agit exactement comme on le devrait. Et quand la réalisation de l’illusion nous frappe, le choc est violent.
Certaines parts de moi m’ont fait du mal –
le besoin d’être partout,
de dire oui à tout,
de me perdre dans le regard des autres –
et j’ai voulu m’en éloigner à tout prix.
Je pense que rompre avec mes anciens schémas m’a fait du bien.
Mais avec le temps, je me rends compte que j’ai peut-être simplement
remplacé une illusion par une autre.
J’entends souvent qu’il faut se choisir.
Se préserver.
Protéger sa paix, coûte que coûte.
Et c’est ce que j’ai cru être la meilleure chose à faire aussi.
Mais est-ce que, parfois, ce “se choisir” ne devient pas une manière acceptable de tout ramener à soi ? Une façon d’embellir l’égoïsme, de justifier nos absences, nos silences, nos demi-engagements ?
À force de vouloir éviter de me perdre, je me suis peut-être aussi empêchée de me rencontrer.
Mais à travers mon évolution, j’ai fermé certaines portes.
J’ai l’impression que je me suis empêchée d’être celle que j’avais été ; en croyant que celle que je suis était la bonne version, la définitive. Une sorte de pensée qui assomme et qui dit : “j’ai évolué et je suis comme ça maintenant”. Comme si revenir vers certaines parts de moi voulait dire régresser.
Mais avais-je vraiment besoin de choisir entre les différentes versions de moi, comme si elles étaient une succession d’étapes séparées les unes des autres ?
Je crois que j’ai surtout besoin d’apprendre à les faire coexister. À tirer le meilleur de ces différents morceaux, qu’ils viennent du passé ou qu’ils s’inscrivent dans le présent. À reconnaître que ce que j’ai été
fait aussi partie de ce que je suis.
Aujourd’hui, j’essaie d’apprendre autre chose.
Que je ne suis pas obligée de devenir quelqu’un de rigide quant à qui je suis, quand à qui je veux être. Pas obligée de tomber dans un “tout ou rien” déguisé en évolution.
Parce que je crois qu’il y a derrière tout ça une profonde incapacité à faire des choix.
Ce que j’appelle dispersion, c’est en fait souvent une manière détournée de ne pas choisir.
Parce que choisir, ça ferme. Ça engage à prendre les responsabilités de ce choix.
Et quand on voit tout ce que chaque option peut offrir – chaque relation, chaque projet, chaque version de soi – choisir devient presque une petite forme de deuil.
Alors je reste entre les lignes. Je goûte un peu à tout. Je garde les portes entrouvertes. Je me protège en ne m’engageant jamais complètement.
Mais il y a un prix silencieux à ça : je ne vis rien jusqu’au bout.
Et ça, je ne peux plus l’ignorer. Je ne peux plus me raconter que préserver ma paix suffit à me faire grandir. Je ne peux plus vivre avec cette illusion que la manière dont je vis ma vie, mes relations, mes projets, m’élève vraiment.
Parce que parfois, c’est justement en sortant de cette paix que quelque chose en nous s’ouvre. C’est dans l’inconfort et le chaos, dans ce qui nous déstabilise, que l’on sort du cadre qui, sans même que l’on s’en rende compte, nous enferme.
Alors oui, choisir c’est un risque à prendre. Choisir, c’est habiter nos choix et leurs conséquences. Mais est-ce qu’on vit vraiment si on ne vit qu’à moitié ?

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