comment construire sa vie sans oublier de la vivre ?

Il est 15h, le ciel est bleu. Il flotte dans l’air une douceur sans pareille. C’est comme si le monde autour de moi me soufflait un sourire à chaque pas. Est-ce qu’on peut vraiment décrire ce sentiment ? Cette chaleur dans le cœur. Ces riens qui sont pourtant quelque chose. Je rentre du travail avec cette impression que la journée se termine, alors qu’il reste encore tellement de temps. Oui, tellement. 

C’est fou comme cette perception peut changer en fonction de ce qu’on fait. Ou de ce qu’on doit faire. Il y a des journées qui semblent nous glisser entre les doigts avant même qu’on ait eu le temps de les habiter. Et puis il y en a d’autres où, à quinze heures, on a soudain l’impression que la journée est encore devant nous, immense et légère. Aujourd’hui, elle est comme ça. Et peut-être que c’est justement pour ça que je pense à ma vie. À ce qu’elle sera. À ce qu’elle pourrait être. À ce que j’aimerais qu’elle devienne.

J’ai toujours, dans un coin de ma tête, une liste interminable de choses que j’aimerais accomplir. Comme une immense étagère remplie de carnets, les uns sur les autres, dans lesquels se déroule une ribambelle d’idées, de projets, de rêves et de choses à faire.

Écrire des livres. Essayer de rester en Australie. Créer mon activité. Gagner de l’argent de manière pérenne. Construire quelque chose dont je puisse être fière. 

Parfois, j’ai l’impression que ma tête est une pièce dans laquelle toutes les portes sont ouvertes en même temps. Et je voudrais toutes les franchir.

En ce moment, plus que jamais, je me rends compte à quel point mon esprit est souvent projeté quelque part dans le futur. Mon visa se termine en décembre. Je ne sais pas exactement ce que je ferai ensuite. Je ne sais pas où je vivrai. J’ai des projets que je repousse, des idées que j’aimerais transformer en quelque chose de concret. Et puis il y a l’amour, évidemment, qui ajoute toujours sa propre dose d’incertitude à l’équation.

Bref, ma vie est pleine de questions.

Et parfois, je pense que c’est le prix à payer lorsqu’on a l’impression que tout est possible. Parce que cette infinité de possibilités est magnifique. Mais elle peut aussi donner le vertige. Si tout est possible, alors comment savoir ce qu’il faut choisir ? Et surtout, comment savoir si ce que l’on a choisi est suffisamment bien ?

Il suffit d’ouvrir son téléphone. Quelques secondes. Et soudain, la vie des autres entre dans la nôtre. Leurs voyages. Leurs maisons. Leurs entreprises. Leurs corps. Leurs relations. Leurs projets. Leurs réussites. Toutes ces vies qui semblent avancer quelque part, pendant qu’on se demande silencieusement si la nôtre avance assez.

Je sais qu’il y a toujours cette voix en moi qui apparaît quand je ne l’attends pas. Quand je cesse de courir après cette multitude d’interactions, de choses à faire, de pensées à remplir, et que je me retrouve seule avec moi-même. Alors elles résonnent. Insidieusement. Comme le son des aiguilles d’un vieux pendule.

Est-ce que je fais suffisamment ? Est-ce que j’avance assez vite ? Est-ce que je devrais faire davantage ? Est-ce que je prends les bonnes décisions ?

Et aujourd’hui je me demande combien de temps on passe tous à vivre dans ces questions.

Pendant les deux semaines où j’ai sillonné les routes de l’Ouest australien, c’est comme si une sorte de parenthèse s’ouvrait. A marcher pieds nus dans le sable, à regarder le soleil disparaître dans l’océan, à dormir dans une tente, à s’endormir sans regarder nos téléphones parce qu’il n’y avait pas de réseau…  je ne pensais pas vraiment à la vie que je devrais construire. Je pensais à celle que j’étais en train de vivre. 

Ces moments-là sonnent comme extraordinairement ordinaires. Ne sont-ils pas ce qui composent finalement la matière première de nos vies ?

Pas les grands événements que nous attendons. Pas les grandes étapes que nous imaginons comme des points de bascule. Mais tous ces petits moments auxquels on ne fait parfois même pas attention.

Ces moments où rien ne compte si ce n’est l’instant présent. Ni la nostalgie d’un passé qui n’est plus, ni la projection d’un futur qui n’est pas encore. La sensation d’être exactement quelque part, à un moment précis, et de ne rien avoir besoin d’autre. 

Pendant ces instants suspendus, rien ne change à l’extérieur ; les mêmes questions existent toujours quelque part, les mêmes incertitudes. Et pourtant quelque chose change toujours un peu en moi.

Quand je m’arrête quelques secondes pour regarder ma vie telle qu’elle est aujourd’hui, je dois bien reconnaître quelque chose : je suis heureuse. Dans tous ces petits moments que je vis, tous ces détails du quotidien, tous ces instants où la lenteur devient un luxe que je m’octroie.

Et cette contradiction me fascine.

Comment je peux être à la fois terriblement préoccupée par l’avenir et profondément heureuse dans le présent ?

Je ne crois pas pour autant que la réponse soit de renoncer à nos ambitions.

Je ne veux pas arrêter d’écrire. Je ne veux pas abandonner mes projets. Je veux toujours construire une vie dont je sois fière.

Mais je sais aussi que je ne peux pas confondre construire ma vie avec attendre de considérer sa vie.

Je veux réfléchir à mon avenir sans lui sacrifier mon présent.

Parce que je crois que c’est là que se cache quelque chose. Dans cette idée que notre vie actuelle serait provisoire. Une sorte de brouillon.

Le problème n’est pas tant notre désir d’avoir plus. Mais plutôt quand ce « plus » devient la condition nécessaire pour considérer que notre vie est suffisamment bien.

Parce qu’il y aura toujours quelque chose après. Un autre projet. Une autre étape. Plus d’argent. Plus de réussite. Plus de voyages. Plus de reconnaissance. Une nouvelle version de soi à devenir.

Et quelque part, cette quête permanente finit par faire de notre présent une version insuffisante de ce qu’il pourrait être. 

Alors comment se débarrasser de cette sensation permanente de manque ? Comment avoir des rêves sans faire de sa vie actuelle une salle d’attente ?

Je ne sais toujours pas ce que je ferai après décembre. Je ne sais pas où je vivrai. Je ne sais pas exactement comment mes projets évolueront. Je ne sais pas combien de temps certaines personnes resteront dans ma vie. Et peut-être que je n’ai pas besoin de le savoir aujourd’hui. Parce que la vie que j’attends est peut-être déjà en train de se passer. Dans les conversations avec mes amis. Dans les moments partagés. Dans les livres. Dans l’amour. Dans les matins où le soleil entre par la fenêtre. Dans les chansons que j’écoute sans rien faire. Dans les chemins que je prends sans savoir exactement où ils me mèneront. 

Dans ces moments qui ne semblent pas importants quand ils arrivent et qui, rétrospectivement, deviennent parfois ceux dont on se souvient le plus.

Vivre, c’est aussi ça. Pardon, c’est ça, surtout

Remarquer. S’arrêter. Être là. Et accepter, pendant quelques secondes, de ne rien avoir à devenir.

Alors peut-être que la vraie question n’est pas :

« Quelle vie est-ce que je veux construire ? »

Mais :

« Est-ce que je suis suffisamment présent.e pour remarquer celle que je suis déjà en train de vivre ? »

Parce qu’au fond, à quoi ça sert de chercher à accomplir sa vie si on ne prend pas le temps de réellement la vivre ?

La vie ne se trouve pas quelque part, au bout de tout ce qu’on a encore à accomplir.

Elle est là. À 15h, un lundi après-midi.

Parce qu’il reste encore tellement de temps quand ce qu’on regarde, c’est le présent.

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